CHAPITRE PREMIER
Tradition et « inconscient »(*)

Nous avons déjà exposé ailleurs le rôle de la psychanalyse dans l’œuvre de subversion qui, succédant à la « solidification » matérialiste du monde, constitue la seconde phase de l’action antitraditionnelle caractéristique de l’époque moderne tout entière(1). Il nous faut encore revenir sur ce sujet, car, depuis quelque temps, nous constatons que l’offensive psychanalyste va toujours de plus en plus loin, en ce sens que, s’attaquant directement à la tradition sous prétexte de l’expliquer, elle tend maintenant à en déformer la notion même de la façon la plus dangereuse. À cet égard, il y a lieu de faire une distinction entre des variétés inégalement « avancées » de la psychanalyse : celle-ci, telle qu’elle avait été conçue tout d’abord par Freud, se trouvait encore limitée jusqu’à un certain point par l’attitude matérialiste qu’il entendit toujours garder ; bien entendu, elle n’en avait pas moins déjà un caractère nettement « satanique », mais du moins cela lui interdisait-il de prétendre aborder certains domaines, ou, même si elle le prétendait cependant, elle n’en atteignait en fait que des contrefaçons assez grossières, d’où des confusions qu’il était encore relativement facile de dissiper. Ainsi, quand Freud parlait de « symbolisme », ce qu’il désignait abusivement ainsi n’était en réalité qu’un simple produit de l’imagination humaine, variable d’un individu à l’autre, et n’ayant véritablement rien de commun avec l’authentique symbolisme traditionnel. Ce n’était là qu’une première étape, et il était réservé à d’autres psychanalystes de modifier les théories de leur « maître » dans le sens d’une fausse spiritualité, afin de pouvoir, par une confusion beaucoup plus subtile, les appliquer à une interprétation du symbolisme traditionnel lui-même. Ce fut surtout le cas de C. G. Jung, dont les premières tentatives dans ce domaine datent d’assez longtemps déjà(2) ; il est à remarquer, car cela est très significatif, que, pour cette interprétation, il partit d’une comparaison qu’il crut pouvoir établir entre certains symboles et des dessins tracés par des malades ; et il faut reconnaître qu’en effet ces dessins présentent parfois, avec les symboles véritables, une sorte de ressemblance « parodique » qui ne laisse pas d’être plutôt inquiétante quant à la nature de ce qui les inspire.

Ce qui aggrava beaucoup les choses, c’est que Jung, pour expliquer ce dont les facteurs purement individuels ne paraissaient pas pouvoir rendre compte, se trouva amené à formuler l’hypothèse d’un soi-disant « inconscient collectif », existant d’une certaine façon dans ou sous le psychisme de tous les individus humains, et auquel il crut pouvoir rapporter à la fois et indistinctement l’origine des symboles eux-mêmes et celle de leurs caricatures pathologiques. Il va de soi que ce terme d’« inconscient » est tout à fait impropre, et que ce qu’il sert à désigner, dans la mesure où il peut avoir quelque réalité, relève de ce que les psychologues appellent plus habituellement le « subconscient », c’est-à-dire l’ensemble des prolongements inférieurs de la conscience. Nous avons déjà fait remarquer ailleurs la confusion qui est commise constamment entre le « subconscient » et le « superconscient » : celui-ci échappant complètement par sa nature même au domaine sur lequel portent les investigations des psychologues, ils ne manquent jamais, quand il leur arrive d’avoir connaissance de quelques-unes de ses manifestations, de les attribuer au « subconscient ». C’est précisément cette confusion que nous retrouvons encore ici : que les productions des malades observés par les psychiatres procèdent du « subconscient », c’est là une chose qui assurément n’est pas douteuse ; mais, par contre, tout ce qui est d’ordre traditionnel, et notamment le symbolisme, ne peut être rapporté qu’au « superconscient », c’est-à-dire à ce par quoi s’établit une communication avec le supra-humain, tandis que le « subconscient » tend au contraire vers l’infra-humain. Il y a donc là une véritable inversion qui est tout à fait caractéristique du genre d’explication dont il s’agit ; et ce qui lui donne une apparence de justification, c’est qu’il arrive que, dans des cas comme celui que nous avons cité, le « subconscient », grâce à son contact avec des influences psychiques de l’ordre le plus inférieur, « singe » effectivement le « superconscient » ; c’est là ce qui, pour ceux qui se laissent prendre à ces contrefaçons et sont incapables d’en discerner la véritable nature, donne lieu à l’illusion qui aboutit à ce que nous avons appelé une « spiritualité à rebours ».

Par la théorie de l’« inconscient collectif », on croit pouvoir expliquer le fait que le symbole est « antérieur à la pensée individuelle » et qu’il la dépasse ; la véritable question, qu’on ne semble même pas se poser, serait de savoir dans quelle direction il la dépasse, si c’est par en bas comme paraîtrait l’indiquer cet appel au prétendu « inconscient », ou par en haut comme l’affirment au contraire expressément toutes les doctrines traditionnelles. Nous avons relevé dans un article récent une phrase où cette confusion apparaît aussi clairement que possible : « L’interprétation des symboles… est la porte ouverte sur le Grand Tout, c’est-à-dire le chemin qui conduit vers la lumière totale à travers le dédale des bas-fonds obscurs de notre individu ». Il y a malheureusement bien des chances pour que, en s’égarant dans ces « bas-fonds obscurs », on arrive à tout autre chose qu’à la « lumière totale » ; remarquons aussi la dangereuse équivoque du « Grand Tout », qui, comme la « conscience cosmique » dans laquelle certains aspirent à se fondre, ne peut être ici rien de plus ni d’autre que le psychisme diffus des régions les plus inférieures du monde subtil ; et c’est ainsi que l’interprétation psychanalytique des symboles et leur interprétation traditionnelle conduisent en réalité à des fins diamétralement opposées.

Il y a lieu de faire encore une autre remarque importante : parmi les choses très diverses que l’« inconscient collectif » est censé expliquer, il faut naturellement compter le « folklore », et c’est un des cas où la théorie peut présenter quelque apparence de vérité. Pour être plus exact, il faudrait parler là d’une sorte de « mémoire collective », qui est comme une image ou un reflet, dans le domaine humain, de cette « mémoire cosmique » qui correspond à un des aspects du symbolisme de la Lune. Seulement, vouloir conclure de la nature du « folklore » à l’origine même de la tradition, c’est commettre une erreur toute semblable à celle, si répandue de nos jours, qui fait considérer comme « primitif » ce qui n’est que le produit d’une dégénérescence. Il est évident en effet que le « folklore », étant essentiellement constitué par des éléments appartenant à des traditions éteintes, représente inévitablement un état de dégénérescence par rapport à celle-ci ; mais c’est d’ailleurs le seul moyen par lequel quelque chose peut en être sauvé. Il faudrait aussi se demander dans quelles conditions la conservation de ces éléments a été confiée à la « mémoire collective » ; comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire(**), nous ne pouvons y voir que le résultat d’une action parfaitement consciente des derniers représentants d’anciennes formes traditionnelles qui étaient sur le point de disparaître. Ce qui est bien certain, c’est que la mentalité collective, pour autant qu’il existe quelque chose qui peut être appelé ainsi, se réduit proprement à une mémoire, ce qui s’exprime, en termes de symbolisme astrologique, en disant qu’elle est de nature lunaire ; autrement dit, elle peut remplir une certaine fonction de conservation, en quoi consiste précisément le « folklore », mais elle est totalement incapable de produire ou d’élaborer quoi que ce soit, et surtout des choses d’ordre transcendant comme toute donnée traditionnelle l’est par définition même.

L’interprétation psychanalytique vise en réalité à nier cette transcendance de la tradition, mais d’une façon nouvelle, pourrait-on dire, et différente de celles qui avaient eu cours jusque-là : il ne s’agit plus, comme avec le rationalisme sous toutes ses formes, soit d’une négation brutale, soit d’une ignorance pure et simple de l’existence de tout élément « non-humain ». On semble au contraire admettre que la tradition a effectivement un caractère « non-humain », mais en détournant complètement la signification de ce terme ; c’est ainsi que, à la fin de l’article que nous avons déjà cité plus haut, nous lisons ceci : « Nous reviendrons peut-être sur ces interprétations psychanalytiques de notre trésor spirituel, dont la “constante” à travers temps et civilisations diverses démontre bien le caractère traditionnel, non-humain, si l’on prend le mot “humain” dans un sens de séparatif, d’individuel ». C’est peut-être là ce qui montre le mieux quelle est, au fond, la véritable intention de tout cela, intention qui d’ailleurs, nous voulons le croire, n’est pas toujours consciente chez ceux qui écrivent des choses de ce genre, car il doit être bien entendu que ce qui est en cause à cet égard, ce n’est pas telle ou telle individualité, fût-ce même celle d’un « chef d’école » comme Jung, mais l’« inspiration » des plus suspectes dont procèdent ces interprétations. Il n’est pas besoin d’être allé bien loin dans l’étude des doctrines traditionnelles pour savoir que, quand il est question d’un élément « non-humain », ce qu’on entend par là, et qui appartient essentiellement aux états supra-individuels de l’être, n’a absolument rien à voir avec un facteur « collectif » qui, en lui-même, ne relève en réalité que du domaine individuel humain, tout aussi bien que ce qui est qualifié ici de « séparatif », et qui de plus, par son caractère « subconscient », ne peut en tout cas ouvrir une communication avec d’autres états que dans la direction de l’infra-humain. On saisit donc ici, d’une façon immédiate, le procédé de subversion qui consiste, en s’emparant de certaines notions traditionnelles, à les retourner en quelque sorte en substituant le « subconscient » au « superconscient », l’infra-humain au supra-humain. Cette subversion n’est-elle pas bien autrement dangereuse encore qu’une simple négation, et pensera-t-on que nous exagérons en disant qu’elle contribue à préparer la voie à la constitution d’une véritable « contre-tradition », destinée à servir de véhicule à cette « spiritualité à rebours » dont, vers la fin du cycle actuel, le « règne de l’Antéchrist » doit marquer le triomphe apparent et passager ?